Calogero Giametta. 2017. The Sexual Politics of Asylum. Sexual Orientations and Gender Identity in the UK Asylum System
Thibaut Raboin. 2017. Discourses on LGBT Asylum in the UK. Constructing a queer haven

Charlotte Thevenet

Référence(s) :

Calogero Giametta. 2017. The Sexual Politics of Asylum. Sexual Orientations and Gender Identity in the UK Asylum System, New York, Londres : Routledge. 176 pages.

Thibaut Raboin. 2017. Discourses on LGBT Asylum in the UK. Constructing a queer haven, Manchester : Manchester University Press. 168 pages.

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Charlotte Thevenet, « Calogero Giametta. 2017. The Sexual Politics of Asylum. Sexual Orientations and Gender Identity in the UK Asylum System
Thibaut Raboin. 2017. Discourses on LGBT Asylum in the UK. Constructing a queer haven
 », GLAD! [En ligne], 3 | 2017, mis en ligne le 10 décembre 2017, consulté le 21 janvier 2018. URL : http://www.revue-glad.org/783

Examiner les procédures de droit d’asile non sous l’angle administratif ou judiciaire, mais comme des processus de pouvoir au sens foucaldien : telle est la démarche de deux ouvrages sortis en 2017 en anglais sur le système d’asile des personnes LGBT au Royaume-Uni : The Sexual Politics of Asylum de Calogero Giametta, et Discourses on LGBT Asylum in the UK de Thibaut Raboin. Tous deux le résultat d’un travail de thèse, ces travaux s’intéressent aux impensés du droit d’asile, que ce soit les idéologies qui les commandent et qu’elles ordonnent dans le cas de Raboin, ou les vécus complexes et hétérogènes des demandeur.euses elleux-mêmes dans le cas de Giametta. Si les deux livres traitent du même objet, ils se distinguent par leurs approches. Ils procèdent en effet selon un ancrage disciplinaire et des méthodes différentes : ethnographie pour Giametta, et analyse du discours (Fairclough, Maingueneau) pour Raboin. Cependant, au-delà de leur objet, ils partagent une même volonté de déconstruire les discours et idéologies qui constituent le « problème social de l’asile » (Raboin, p. 4) et de rendre aux sujets migrants queer et/ou LGBT la complexité de leurs parcours et de leurs subjectivités, trop efficacement et systématiquement écrasée par la machine discursive sur l’asile. Enfin, point commun intéressant, les deux auteurs sont des non-Britanniques dont la langue maternelle n’est pas l’anglais1, et l’on peut faire l’hypothèse que cette position marginale par rapport à la citoyenneté britannique n’est pas pour rien dans les perspectives critiques qu’offrent les deux ouvrages.

Nommer pour exister ? Une question de lexique

Les deux ouvrages attirent l’attention de la lectrice sur les problèmes de qualification des personnes migrant.es dont il est question, qui ne manquent pas de surgir et ce à au moins trois niveaux. D’abord, les deux ouvrages le pointent dès l’introduction, « LGBT » constitue une étiquette mainstream, utilisée par le gouvernement britannique, et qui recouvre en fait une réalité assez différente de « Lesbienne, Gay, Bi, Trans ». En effet, comme l’explique Thibaut Raboin, l’acronyme inclusif occulte la marginalisation toujours vive des demandeur.euses d’asile trans dans les discours publics. Plus largement, et comme Calogero Giametta en fait l’hypothèse, les personnes trans ne sont pas lisibles par les grilles de sens légales des procédures du droit d’asile, leurs trajectoires et vécus sont d’emblée trop complexes, et une personne trans aura davantage intérêt à se présenter comme gay ou lesbienne plutôt que comme trans (p. 3). Les personnes trans font ainsi face à des difficultés qui leur sont spécifiques dans le parcours du droit d’asile, et demanderaient une étude à part selon T. Raboin (p. 11), qui se concentre en fait sur les personnes visées et reconnues par les discours publics, c’est-à-dire les gays et les lesbiennes. C. Giametta quant à lui prend acte de cette marginalisation des personnes trans (seules trois de ses répondantes sont des femmes trans) et préfère parler de « politiques sexuelles » et de complexe sexualité/genre plutôt qu’en termes d’identité. Les deux auteurs, que ce soit à travers les labels « LGBT » ou « sexualité/genre », mettent ainsi en évidence la façon dont les migrant.es sont considéré.es et subjectivé.es, et non les façons multiples et singulières dont iels se vivent. Ensuite, le terme queer est traité différemment dans les deux études : alors que Thibaut Raboin interroge le terme dans son interdiscours libéral (p. 12), Calogero Giametta fait valoir dans sa recherche elle-même le queer comme positionnement, à la suite d’Halperin, et le queer comme méthodologie à la suite d’Halberstam. Enfin, les deux ouvrages s’attachent à dé-homogénéiser l’identité projetée sur les demandeur.euses d’asile « LGBT » et à rendre visibles et dicibles d’autres formes complexes de vécus sexuels et de genre, en dehors des catégories occidentales, ces formes n’étant évidemment pas reconnues dans le processus du droit d’asile.

Des corpus complémentaires

Conformément à la différence de leurs ancrages disciplinaires, les deux ouvrages travaillent sur des corpus différents et complémentaires. C. Giametta a procédé en couplant des entretiens et de l’observation participative. Ainsi, il a, d’une part, réalisé entre 2011 et 2013 des entretiens avec soixante personnes à différentes étapes du processus de demande d’asile, âgées de 23 à 60 ans, venant de plus de dix pays différents (tous dits « en développement ») et s’identifiant comme gay, lesbienne, bi, ou trans (p. 25-26). D’autre part, à côté et en complément de ces entretiens, le chercheur a travaillé avec des migrant.es LGBT dans le cadre d’un emploi à mi-temps dans une association d’aide aux demandeur.euses d’asile. Ce travail lui a permis d’assister (witness) au fonctionnement du processus de demande d’asile et à ses conséquences sur les personnes migrantes (vulnérabilité tant sociale et économique que psychologique). C’est en tant qu’employé au sein de cette organisation caritative que C. Giametta a participé à un spectacle, « We’re All In The Same Boat », monté par des demandeur.euses d’asile et réfugié.es gay et lesbiennes en 2012. Si les données collectées en tant que salarié de l’organisation ne font pas partie du corpus exposé dans The Sexual Politics of Asylum, et ce pour des raisons éthiques, elles ne cessent d’informer la démarche et le travail de l’ethnographe.

Contrastant avec cette approche en prise avec la parole vive des personnes réfugié.es, et de manière complémentaire à celle-ci, Thibaut Raboin s’est concentré sur les discours publics. Face à la masse de discours disponibles, le chercheur a déterminé quatre « nœuds de pouvoir » (p. 6), quatre sites discursifs, où se lisent les processus complexes de gouvernementalité et de résistance au pouvoir : les discours des droits de l’homme, l’homonationalisme, les biopolitiques de la reconnaissance, et les économies affectives de la pitié et de l’optimisme. Ces quatre sites organisent un corpus très hétérogène composé de discours médiatiques (médias institutionnels et médias non institutionnels comme les blogs), discours provenant d’instances officielles (instances politiques, et ONG), enfin de discours produits à la marge à travers l’examen de deux œuvres performées par des demandeur.euses d’asile, Staying (2009) de Oreet Ashery et Artangel, et Border Force (2015) de Duckie. À l’hétérogénéité des expériences, des parcours et des ressentis collectés par Giametta répond la variété des supports et des genres du corpus de discours élaboré par Raboin.

Une ethnographie de la demande d’asile des personnes LGBT

C. Giametta part du paradoxe suivant : si l’on peut légitimement réclamer le droit d’asile au gouvernement britannique sur la base de sa sexualité ou de son identité de genre (et ce depuis 1999, Islam v Home Secretary), les réfugié.es LGBT demandeur.euses d’asile sont traité.es en éléments indésirables, peu fiables, et à surveiller de près. À travers la série d’entretiens qu’il a menée, et le développement des expériences diverses des enquêté.es, Giametta montre comment les migrant.es négocient leur place et leur survie à travers le processus de demande d’asile.

Après une introduction présentant les enjeux principaux du livre, sa méthode, son plan, ainsi qu’une très utile section faisant le point sur les procédures relatives au droit d’asile au Royaume-Uni, le chapitre 2 s’intéresse aux récits autobiographiques des enquêté.es et particulièrement à trois tropes récurrents de ces récits : la prise de conscience de sa propre différence, le fait de (se) dire son genre et sa sexualité, l’arrivée au Royaume-Uni comme expérience de vulnérabilité.

Les chapitres 3 et 4 mettent ces récits en perspective en les inscrivant respectivement dans un cadre politique et légal. Le chapitre 3 permet ainsi, à travers l’examen des « politiques globales des droits LGBT » (p. 61), la déconstruction de ce que Giametta appelle la « culturalisation de l’homophobie » (p. 64), fait de considérer l’homophobie comme le produit d’une culture paradoxalement spécifique et largement répandue (l’Afrique subsaharienne considérée comme un espace culturel homogène par exemple). Le chapitre 4 est quant à lui consacré au processus légal et à la façon dont la justice gère et a géré la question de la sexualité dans l’histoire du droit d’asile (depuis 1945).

Les chapitres 5 et 6 reviennent aux expériences vécues des enquêté.es et s’interrogent sur la façon dont les demandeur.euses d’asile négocient avec les contraintes du dispositif au sein duquel iels sont pris.es et subjectivé.es. Dans le chapitre 5, la « fabrique de[s] subjectivités » (p. 105) est étudiée à travers la demande de récit imposée aux demandeur.euses d’asile : celle d’un récit de soi cohérent et authentique, respectant le trope d’une histoire univoque de libération (avant j’étais dans les chaînes, aujourd’hui je suis out and proud). L’enquête de C. Giametta révèle les impensés d’une telle demande, son biais eurocentrique et libéral, et expose au contraire la variété des modes de subjectivation queer non-Blancs. Aux contraintes narratives imposées aux demandeur.euses d’asile étudiées dans le chapitre 5 répondent dans le chapitre 6 les contraintes matérielles auxquelles iels sont confronté.es.

L’ouvrage s’achève par un chapitre conclusif, une annexe rendant compte de la performance « We’re All In The Same Boat » à laquelle l’auteur a participé, une bibliographie (comprenant des références supplémentaires pour aller plus loin) et un index permettant de naviguer autrement dans le texte (par ses concepts les plus forts, par exemple : subalternité, ou tolérance).

Le sujet britannique libéral au miroir du/de la demandeur.euse d’asile

The Sexual Politics of Asylum s’achève par un paragraphe intitulé de manière significative « Not Welcome Here » qui inscrit l’étude dans le contexte socio-politique du Royaume-Uni, et notamment des mesures de plus en plus sévères restreignant l’accueil des réfugié.es qui ont caractérisé ces dernières années. C’est là que l’ouvrage de Thibaut Raboin prend le relais ; en étudiant les discours sur l’asile LGBT produits dans la sphère publique britannique sur une dizaine d’années, il s’interroge sur la fonction de ces discours : quels rôles ces discours jouent-ils dans la construction d’une image positive de la nation britannique ? Tout le livre s’attache à déplier les mécanismes de co-construction de l’Autre (le/la réfugié.e LGBT) et de soi (le/la citoyen.ne britannique LGBT, et derrière la nation britannique) dans les discours sur l’asile, et à établir comment libéralisme, sexualités et nation fonctionnent ensemble dans des stratégies d’exclusion et de mise au ban dissimulées sous des discours d’accueil queer-positifs.

L’introduction, en plus d’offrir une mise au point actuelle (2016) sur les procédures de la demande d’asile et d’annoncer les grands enjeux de l’ouvrage, insiste sur la double perspective adoptée par Raboin, celle d’analyse du discours, et celle foucaldienne d’analyse des rapports de pouvoir, double approche qui s’apprécie tout au long de la lecture.

Le premier chapitre, « Narrating LGBT Asylum » s’intéresse à la mise en récit du parcours et des vies des demandeur.euses d’asile LGBT dans les discours publics. Dix-sept exemples sont mobilisés, tirés de rapports d’ONG, de reportages télévisés, d’articles de journaux, ou encore de documents légaux. En s’appuyant sur la narratologie (en particulier Ricœur et Greimas), l’auteur met au jour la structure narrative du récit de demande d’asile et en particulier trois de ses traits récurrents : une temporalité caractérisée par la latence, le paradigme universaliste, l’État britannique dépeint comme queer-positif. C’est à partir de la délimitation de cette structure narrative que les analyses suivantes vont se déployer.

Ainsi le chapitre 2 se concentre-t-il sur la fonction de l’homophobie dans les discours sur l’asile LGBT : comment est-elle définie ? comment est-elle mobilisée ? L’auteur révèle d’abord l’interdiscours partagé par les discours homonationalistes et les discours humanitaires. Cela l’amène ensuite à déplier la « culturalisation du conflit » (p. 53) en faisant appel aux analyses de Makau Mutua (2001) et de Wendy Brown (2006). Si l’on suit les analyses de Makau Mutua (2001), le/la demandeur.euse d’asile LGBT a pour fonction de faire le pont entre les « Sauvages » (les homophobes du Sud global) et les « Sauveurs » (les gay-friendly de l’Occident civilisé). Dans la mesure où la sauvagerie est construite comme un problème culturel, ce qui est barbare, sauvage, c’est alors toute culture qui n’a pas encore été soumise au libéralisme. Enfin, l’auteur s’intéresse à la façon dont les défenseur.euses des demandeur.euses d’asile LGBT négocient avec les régimes de justification homonationalistes et les réutilisent à des fins stratégiques.

Dans le chapitre 3, « The Biopolitics of Recognition », c’est la gestion administrative de l’asile qui est passée au crible ; l’auteur pointe une contradiction au cœur du système d’accueil britannique : le régime de justification universaliste et droits-de-l’hommiste mobilisé dans les discours institutionnels sur l’asile entre en contradiction avec des pratiques institutionnelles d’exclusion. Pour intégrer et surmonter ce paradoxe va se mettre en place un mode de gouvernementalité dont le paradigme ne sera plus seulement hétéronormatif mais également homonormatif (et homonationaliste). Le parti pris foucaldien annoncé en introduction est exploité de manière particulièrement riche dans ce chapitre.

Les chapitres 4 et 5 développent l’idée selon laquelle les discours sur l’asile LGBT au Royaume-Uni relèvent de l’emploi stratégique de politiques affectives. D’une part, la compassion est mise en scène et mobilisée comme seul lien possible entre les citoyen.nes libérales queer et les réfugié.es queer (chapitre 4) ; d’autre part, la question de l’optimisme constitue le revers de ces politiques affectives (chapitre 5). Thibaut Raboin identifie dans les discours étudiés un « optimisme cruel » (Lauren Berlant, p. 126) : les réfugié.es se voient appelé.es à désirer un bonheur libéral qui est précisément structuré pour les en exclure. Après avoir montré comment fonctionnait la cruauté de cette injonction au bonheur et à l’optimisme, l’auteur se détourne de la subjectivité queer libérale et, à travers l’étude de deux œuvres de performance queer impliquant des demandeur.euses d’asile, propose des exemples d’autres formes de subjectivation pour les réfugié.es queer mais aussi d’autres modes de relation entre les « citoyen.nes sexuel.les » (p. 126-127) et les migrant.es sexuel.les. La postface qui conclut l’ouvrage appelle de ses vœux d’autres modes de récits de soi dans les procédures de demande d’asile, qui ne fragmenteraient pas race et queerité comme c’est aujourd’hui le cas, mais au contraire permettraient de les penser ensemble. Une bibliographie et un index très utile ferment l’ouvrage.

Conclusion

On le voit, les deux ouvrages se répondent et se complètent. Ainsi de chacun des premiers chapitres par exemple : on a accès aux voix des migrant.es dans le livre de Giametta, et à leur écho et leur utilisation politique et idéologique dans celui de Raboin. De même, l’identification par Giametta d’une « culturalisation de l’homophobie » répond à l’usage que fait Raboin de la notion de « culturalisation du conflit ». Enfin, il est significatif que les deux auteurs se soient tournés vers des pratiques artistiques faites par des migrant.es engagé.es dans des procédures de demande d’asile à la fin de leur ouvrage, soucieux d’ouvrir les mécanismes idéologiques et les systèmes de contrainte décrits à la possibilité de leur subversion par celles-là même qui s’y trouvent prises.

En outre, il me semble que Giametta et Raboin mettent tous deux le langage au cœur de leurs problématiques respectives, et ce de trois manières au moins. D’abord, ils attirent l’attention sur des questions de lexique et de dénomination : « LGBT » n’est pas un acronyme universel, comme « homosexuel.le » ne peut prétendre décrire une réalité anhistorique et globalement partagée. Ensuite, ils déconstruisent la demande faite aux demandeur.euses d’asile de livrer un récit de soi authentique en montrant ce qu’un « bon » récit de demande d’asile exige de rhétorique et de préparation. Enfin, en lui offrant un cadre qui ne s’ordonne pas à une volonté de savoir mais plutôt à un désir d’entendre, ils permettent à une parole jugée habituellement inadmissible d’exister et d’être reconnue.

À l’heure où les frontières semblent vouées à se rigidifier et le « problème des migrants » à rester sans solution, ces deux livres offrent une critique radicale et bienvenue d’une hospitalité conditionnée à l’idéologie libérale et capitaliste. En déconstruisant un système qui exclut alors même qu’il prétend accueillir, et en reconnaissant la diversité et la complexité des voix et des expériences des queer migrant.es, ces deux études jettent les bases pour repenser les procédures d’accès à l’asile et la citoyenneté.

1 C. Giametta souligne ainsi son statut de « migrant queer » dans le cadre de l’exposition de sa méthode (p. 24).

1 C. Giametta souligne ainsi son statut de « migrant queer » dans le cadre de l’exposition de sa méthode (p. 24).

Charlotte Thevenet

Doctorante en littérature française à University College London (SELCS, French), Charlotte Thevenet prépare une thèse sur la rhétorique du commentaire chez Jacques Derrida.

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