Des corps « monstres ». Historique du stigmate féministe

« Monstrous » Bodies. History of the Feminist Stigma

Caroline Fayolle

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Caroline Fayolle, « Des corps « monstres ». Historique du stigmate féministe », GLAD! [En ligne], 04 | 2018, mis en ligne le 30 juin 2018, consulté le 16 novembre 2018. URL : https://www.revue-glad.org/1034

Cet article analyse la stigmatisation des pionnières de la lutte pour les droits des femmes. En se focalisant sur la figure monstrueuse de la « femme-homme », il s’agit d’étudier l’entreprise de pathologisation du féminisme et les stratégies de résistance mises en œuvre par les militantes. La démarche d’historicisation de cette rhétorique anti-féministe offre aussi un éclairage sur des enjeux politiques du féminisme actuel.

This article analyses the stigmatization of pioneers in the struggle for women’s rights. By focusing on the monstrous figure of the « woman-man », it examines the pathologisation of feminism and the strategies of resistance developed by activists. Historicizing this anti-feminist rhetoric also highlights political challenges of contemporary feminism.

Le gain de légitimité acquis actuellement par la lutte pour l’égalité des sexes ne doit pas faire oublier que les féministes ont longtemps été, non seulement inaudibles dans l’espace public, mais aussi porteuses d’un stigmate. Comme l’a montré le sociologue Erving Goffman, le stigmate constitue un attribut visant à dévaloriser certaines catégories de population qui sont censées s’écarter de la norme sociale dominante (Goffman 1975). Les féministes ont subi, et subissent encore, une violence symbolique visant à sanctionner leur « déviance » vis-à-vis de la norme sexuée. Cette stigmatisation s’opère notamment par une rhétorique antiféministe (Bard 1999). Dans une démarche archéologique, on se propose ici d’exhumer du passé une des formes de cette rhétorique qui continue d’innerver, de manière implicite, les perceptions contemporaines du féminisme : celle du « monstre mi-homme mi-femme » qui permet d’éclairer à la fois l’entreprise de pathologisation du féminisme et les stratégies mises en œuvre par les militantes pour riposter contre elle, se défendre contre les mots et par les mots.

Cette forme de stigmatisation du féminisme émerge à la Révolution française, période durant laquelle la figure du « monstre » constitue une arme discursive courante pour disqualifier les adversaires politiques comme les aristocrates. Cet imaginaire se développe dès le début de la période révolutionnaire pour stigmatiser notamment la reine Marie-Antoinette représentée comme un être hybride mi-humain mi-bête comme en témoigne l’iconographie de l’« Antoinette-méduse » (De Baecque 1993). Par ces représentations, il s’agit de dénoncer la dégénérescence du corps aristocratique qui menace, par risque de contagion, l’ensemble du corps de la Nation. Par la suite, cette entreprise de stigmatisation s’étend aux femmes révolutionnaires qui aspirent à prendre part à la vie politique. Si le mot « féminisme » n’existe pas encore à cette époque, des militantes révolutionnaires, comme Olympe de Gouges, Etta Palm d’Aelders ou encore Mary Wollstonecraft, se sont engagées contre l’oppression des femmes et en ont payé le prix fort. Dans un contexte où les élites révolutionnaires aspirent à fonder une société nouvelle sans pour autant remettre en cause la division sexuée des rôles sociaux, s’élabore un discours sur la menace de la confusion des sexes. Les femmes, qui dénoncent l’exclusion politique dont elles sont l’objet, sont perçues comme l’incarnation de cette menace. Elles viendraient remettre en cause « l’ordre de la nature » sur lequel se fonde la société « régénérée ». Pour cette raison, elles sont accusées d’être des « viragos » — terme couramment utilisé sous l’Ancien Régime pour désigner des femmes autoritaires et masculines —, des « monstres » sur le plan physique et moral, des « êtres mi-hommes mi-femmes ». On peut citer en guise d’exemple le révolutionnaire Chaumette, élu procureur de la Commune révolutionnaire depuis décembre 1792, qui cherche à convaincre les femmes de rester « à leur place » en évoquant « cette virago, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui, la première, institua des assemblées de femmes, voulut politiquer et commit des crimes » (Fayolle 2016). Ces corps hybrides et malades viennent paradoxalement témoigner de la fluidité des identités sexuées puisqu’ils prouvent que la féminité, loin d’être « naturelle », nécessite d’être performée par un comportement jugé adéquat avec les normes sexuées. Face à cette entreprise de stigmatisation, les pionnières du combat pour l’égalité des sexes élaborent des stratégies. Olympe de Gouges tente ainsi un retournement du stigmate. Peu de temps avant sa mise à mort sur la guillotine, elle écrit : « Je suis un animal sans pareil, je ne suis ni homme, ni femme. J’ai tout le courage de l’un, et quelque fois les faiblesses de l’autre » (cité dans Hesse 2001 : 140). Ainsi, pour mieux lutter contre l’opprobre du « monstre », Olympe de Gouges non seulement l’assume, mais essaie d’en faire une force : son hybridité sexuelle lui permettrait de faire l’expérience du courage viril, d’autant plus vertueux qu’il ne s’accompagne pas de la force physique traditionnellement attribuée aux hommes.

À la période postrévolutionnaire, un discours conservateur réactive le souvenir de ces monstres mi-hommes mi-femmes qui sont perçus comme le symptôme des « excès » de la Révolution et de son immoralité. Au même moment, les médecins, qui participent à justifier par un discours « savant » la mise sous tutelle des femmes par le Code Civil, entreprennent de naturaliser l’inégalité entre les sexes (Knibiehler 1976). Les femmes qui refusent d’être cantonnées à leur rôle d’épouse et de mère sont jugées malades, infertiles et sujettes à des troubles physiques et psychologiques. Incarnation d’une féminité « déviante », elles servent de contre-exemples pour apeurer les autres femmes et les inciter à rester à la place à laquelle la société les assigne. Le stigmate du monstre est aussi associé aux « femmes auteurs » qui transgressent l’ordre sexué en prenant la plume. Germaine de Staël tente alors de le contourner. Pour cela, dans son ouvrage De la littérature, elle substitue à la figure du monstre la figure romantique de la paria (Varikas 2007) qui n’appartient ni à la classe des femmes ni à celle des hommes (Staël 1991 [1800] : 341-342). L’usage du travestissement masculin, utilisé par George Sand et plus tard par la féministe Madeleine Pelletier, peut aussi se lire comme une résistance à cette entreprise de stigmatisation.

La menace de la confusion des sexes, et sa dimension pathologique, est au cœur même de l’émergence du mot « féminisme ». Ce dernier apparait, au début des années 1870, dans la thèse de médecine de Ferdinand-Valère Fanneau de La Cour qui a pour titre Du féminisme et de l’infantilisme chez les tuberculeux. Pour le médecin, les corps des hommes tuberculeux seraient affectés, en raison de la maladie, par un processus de féminisation : le système pileux serait peu développé, la peau plus fine et « molle », leurs mouvements auraient « ce je-ne-sais-quoi d’ondulant et de gracieux qui est le propre de la chatte et de la femme » (Preciado 2014). Le mot « féminisme » est par la suite utilisé par l’écrivain Alexandre Dumas (fils), connu pour ses multiples déclarations misogynes, qui lui donne un sens sensiblement différent dans son ouvrage L’homme-femme : réponse à M. Henri d’Ideville paru en 1872 (Offen 1987). Il y qualifie de « féministes » les hommes qui soutiennent les luttes pour les droits des femmes. Par ce néologisme, il exprime son mépris envers ces hommes qui auraient perdu leurs attributs virils. Cet usage du mot, s’il perd son sens médical, conserve en lui le spectre du monstre hybride. À nouveau, les militantes pour l’égalité des sexes expriment une capacité d’agir politique en opérant une démarche de réappropriation des mots infâmants. Dans le sillon de la militante Hubertine Auclert qui se revendique pour la première fois comme féministe, les suffragettes utilisent le mot « féminisme » pour désigner la lutte politique pour l’égalité entre les sexes. Cette signification se diffuse à la fin du xixe siècle comme en témoigne par exemple la création d’une Fédération française des sociétés féministes en 1891. Pour autant, ce retournement de sens n’empêche pas la persistance tout au long du xxe siècle d’un discours associant le féminisme au péril de l’indifférenciation sexuelle perçue comme une pathologie sociale de la modernité. Mi-hommes, mi-femmes, les féministes se seraient écartées du « chemin de la nature ». Leur hybridité sexuelle participe à expliquer que la rhétorique antiféministe les associe aux « lesbiennes », autre figure d’une féminité jugée monstrueuse. Lesbophobie et antiféminisme s’allient pour rejeter dans l’opprobre celles qui dérogent aux normes sexuelles issues du patriarcat (Bard 1999 : 27).

Ainsi, les militantes pour l’égalité des sexes ont été l’objet d’un discours qui situe leurs corps au-delà des frontières du « normal », dans les limbes pathologiques du monstrueux. Elles partagent en cela, mais dans une bien moindre mesure, l’expérience des prostitué.es, des homosexuel.les, des trans et des intersexué.es qui, depuis le xixe siècle, subissent une police du genre impliquant une psychiatrisation et une pathologisation de leurs corps. L’origine médicale du terme « féminisme » fait d’ailleurs écho à celle du mot « genre » également théorisé par des médecins du milieu du xxe siècle qui cherchaient à réassigner au « bon » sexe les enfants né.es intersexué.es (Dorlin 2008 : 33-43). Cette communauté de stigmate participe sans doute à expliquer les alliances contemporaines qui se nouent notamment à l’intérieur de la théorie et de l’activisme queer. La revendication de l’identité queer — mot qui est un retournement du stigmate associé à l’homosexualité — pourrait aussi être vue comme l’expression d’une révolte de tous les corps monstres qui cherchent à échapper au carcan du genre. Cette révolte passe notamment par le langage et par des stratégies de réappropriation, de contournement et de déconstruction de la rhétorique anti-genre actuelle où peuvent se lire les traces du spectre du monstre mi-homme mi-femme. Inversement, à l’heure où le féminisme est aussi récupéré et instrumentalisé à travers les pratiques institutionnelles et marketing du « féminisme-washing », le retour sur ce processus historique de stigmatisation peut participer à réactualiser la portée subversive du mot « féminisme ». En ce sens, la monstration d’un corps féministe qui refuse la binarité des sexes peut se lire, à travers une dialectique passé-présent, comme le renversement critique d’un ancien stigmate.

Bard, Christine (éd.). 1999. Un siècle d’antiféminisme. Paris : Fayard.

Dorlin, Elsa. 2008. Sexe, genre et sexualités. Paris : PUF.

Fayolle, Caroline. 2016. « La femme monstre. La citoyenneté à l’épreuve de la peur de la confusion des sexes », in La citoyenneté républicaine à l’épreuve des peurs, Bogani, Lisa, Bouchet, Julien, Bourdin, Philippe, Caron, Jean-Claude (éd.). Rennes : PUR, 109-118.

De Baecque, Antoine. 1993. Le Corps de l’Histoire. Métaphores et politique (1770-1800). Paris : Calmann-Lévy.

Goffman, Erving. 1975 [1963]. Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. Paris : Éditions de Minuit.

Hesse, Carla. 2001. The Other Enlightenment. How French Women Became Modern. Princeton & Oxford : Princeton University Press.

Knibiehler, Yvonne. 1976. « Les médecins et la nature féminine au temps du code civil » Annales. Économies, Sociétés, Civilisations 31(4) : 824-845.

Offen, Karen. 1987. « Sur l’origine des mots féminisme et féministe » Revue d’histoire moderne et contemporaine, 3 : 492-496.

Preciado, Paul. 2014. « Féminisme amnésique » Chroniques « philosophiques » de Libération, consulté le 20 avril 2018. URL : http://www.liberation.fr/france/2014/05/09/feminisme-amnesique_1014052

Varikas, Eleni. 2007. Les rebuts du monde. Figures du paria. Paris : Stock.

Caroline Fayolle

Caroline Fayolle est historienne, maitresse de conférences à l’Université de Montpellier (LIRDEF). Elle est spécialisée dans l’histoire du genre, du féminisme et de l’éducation pendant la Révolution française et le XIXe siècle. Ses recherches interrogent les enjeux politiques liés à la fabrique des identités sexuées dans les contextes révolutionnaires et postrévolutionnaires. Elle a notamment publié : La Femme nouvelle. Genre, éducation, révolution (1789-1830), Paris, Éditions du CTHS, 2017.

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