Stéphanie Pahud & Marie-Anne Paveau (éds.). 2018. « Féminismes quatrième génération : textes, corps, signes », Itinéraires.

Dominique Carlini Versini

Référence(s) :

Stéphanie Pahud & Marie-Anne Paveau (éds.), « Féminismes quatrième génération : textes, corps, signes », Itinéraires [En ligne], 2017-2 | 2018, mis en ligne le 10 mars 2018, consulté le 14 octobre 2018. URL : http://journals.openedition.org/itineraires/3785.

Citer cet article

e-Référence

Dominique Carlini Versini, « Stéphanie Pahud & Marie-Anne Paveau (éds.). 2018. « Féminismes quatrième génération : textes, corps, signes », Itinéraires. », GLAD! [En ligne], 05 | 2018, mis en ligne le 15 décembre 2018, consulté le 09 décembre 2019. URL : https://www.revue-glad.org/1298

La quatrième génération féministe se caractérise par la pluralité : pluralité des formes d’expression et d’activisme féministes, et pluralité des sujets féministes, non plus réduits à la Femme, mais à une variété de sujets éclatés et décentrés. C’est bien ce que le numéro de la revue Itinéraires : littérature, textes, culture intitulé « Féminismes quatrième génération : textes, corps, signes » cherche à mettre en lumière. En effet, le numéro, dirigé par Stéphanie Pahud et Marie-Anne Paveau, respectivement chercheuses à l’Université de Lausanne et à l’Université Paris 13, a pour projet d’analyser les formes d’émergence d’une « nouvelle sémiotique féministe (au sens large de production de signes, textes, discours, slogans, symboles, etc.) […] en ce début de XXIe siècle, issue des contextes sociaux et politiques contemporains ainsi que des nouvelles donnes, en particulier internationales et intersectionnelles, du militantisme féministe » (§1). Le numéro est constitué de trois grandes sections, « Cadrages », « Corps et sexualités » et « Féminismes en ligne » comptant en tout huit articles. La dernière section, « Dialogue transatlantique », offre un compte rendu rédigé par Raquel de Barros Pinto Miguel (Universidade Federal de Santa Catarina/Brésil) de deux volumes publiés en 2017 par le groupe de recherches brésilien « Mulheres em Discurso, lugares de enunciaçao e processos de subjectivaçao » (MULHERDIS). Ces parties visent à étudier les axes d’analyse du numéro « textes, corps, signes », tout en en soulignant la perméabilité. Nous suivrons ce découpage pour notre lecture du numéro.

Un mot d’abord sur l’introduction éclairante des directrices, « Les mondes possibles des féminismes contemporains », qui dégage les grandes lignes du numéro, et l’inscrit dans les débats qui traversent actuellement les études féministes. L’analyse des innovations sémiotiques-textuelles du féminisme quatrième génération est motivée par deux grands facteurs. Il s’agit d’abord du développement des études de genre, car comme le notent les autrices, « la notion de genre implique de penser les rapports de sexe, la sexualité, l’identité, l’oppression, sous un nouvel éclairage, ce qui modifie les productions sémiotiques » (§2). De fait, le deuxième grand facteur qui anime l’étude réside dans l’extension du féminisme à toutes les formes d’inégalité, y compris les formes d’oppression et d’attentes genrées auxquelles sont confrontés les hommes. Quelles sont les spécificités du féminisme quatrième génération par rapport aux générations précédentes ? Pahud et Paveau recensent quatre formes d’innovation du féminisme contemporain, à travers les pratiques réflexives et l’exercice de « désidentification » (§4) dont témoignent nombre de pratiques féministes de la quatrième génération ; l’importance du corps dans les luttes féministes, qui n’est pas nouvelle, mais qui se banalise avec la nouvelle génération ; le recours à la technologie numérique, avec l’essor qu’ont pris internet et l’utilisation de Twitter, Facebook et autres réseaux sociaux comme moyens de libération et d’expression de la parole féministe ; et le dialogue entre la sémiotique féministe et l’antiféminisme, avec « [l]’irruption d’une part d’un activisme féministe masculin et de mouvements masculinistes antiféministes et d’autre part de mouvements féministes antagonistes » (§7).

Cadrages

Le projet de la première section du numéro est de proposer « des cadrages d’ordre historique et épistémologique » (Pahud et Paveau §10). Une démarche qui n’aboutit pas toujours, les articles étant d’un niveau plutôt inégal dans cette section. Le premier article, « Faire naître et mourir les vagues : comment s’écrit l’histoire des féminismes » de Bibia Pavard (Paris 2 Panthéon-Assas), analyse la métaphore des vagues dans le féminisme américain et français. L’article offre un exposé historique très riche et instructif du recours à la métaphore, dont Pavard retrace l’origine au féminisme états-unien des années 1960-1970, tandis qu’en France la métaphore ne rencontre pas la même popularité, l’histoire du féminisme ne faisant l’objet de recherches qu’à partir des années 1980. Pavard analyse les usages à la fois politique et académique de la métaphore : image d’une déferlante révolutionnaire autant qu’outil de catégorisation historique. Elle observe qu’avec la quatrième génération, la métaphore est à la fois acceptée dans les cercles universitaires et militants français et objet d’une distance critique, qui cherche à problématiser autant l’emploi du terme que l’idée même d’un nouveau féminisme. Pavard rappelle finalement que « [m]algré ses limites, la métaphore des vagues a une histoire qui s’insère dans les contextes politique et intellectuel des féminismes depuis les années 1970 » (§30) ; en comprendre l’usage nous informe ainsi sur le féminisme d’hier et d’aujourd’hui.

L’article suivant, « Des femmes, des sciences et des technologies : une analyse textuelle de Bitch (2000-2016) », par Heidi Gautschi (École Polytechnique Fédérale de Lausanne), propose d’analyser la représentation des sciences et des technologies dans le magazine féministe Bitch. Ce choix est motivé par la volonté d’observer le traitement féministe dans la revue de disciplines dans lesquelles les inégalités genrées sont très fortes. L’article est malheureusement très descriptif et ne remplit pas vraiment ses promesses. D’abord car, comme le remarque l’autrice elle-même, la distinction entre sciences et technologies « est quelque peu artificielle et nous pouvons nous demander si oui ou non la technologie et la science sont séparables dans tous les cas, ou si nous les séparons par habitude ou par facilité. » (§11) D’autre part, Gautschi se contente, dans la partie consacrée aux sciences, de recenser un nombre de sujets connectés aux sciences au sens large tels que les menstruations, la reproduction ou encore la chirurgie plastique, ce qui donne parfois l’impression d’un catalogue de descriptions d’articles vaguement connectés par les thèmes des sciences et des femmes. On ne comprend pas bien pourquoi l’autrice a choisi d’étudier ce magazine en particulier autour de la question de la représentation de la science, puisqu’elle souligne elle-même que : « Étant donnée la place prépondérante des technologies numériques dans nos vies quotidiennes et dans les médias, nous aurions pu penser que ce serait un terrain fertile pour Bitch. Cela n’est pas le cas. Il y a peu d’articles qui ont pour sujet principal la technologie. Nous avons compté dix-sept articles sur dix ans. » (§25)

L’article de Stéphanie Pahud, « L’électoralisation du féminisme : un nouvel antiféminisme ordinaire », se penche sur un corpus de presse pour faire « dialoguer théorie du discours, linguistique textuelle et études de genre, [et] ainsi questionner quelques rapports au féminisme et contribuer à une désévidentialisation de son appropriation ordinaire » (§10). Le terme « électoralisation » est emprunté à Gracq pour désigner la polarisation des opinions à l’égard du féminisme, et la mise en tension d’un féminisme à la mode et d’un féminisme has been, notamment dans la presse dont il est question ici. L’article offre ainsi une histoire très intéressante du terme « féministe », et s’attèle ensuite à analyser un nombre d’extraits issus essentiellement de la presse française. L’autrice compare paradoxalement certains de ces articles ouvertement pro-féministes à des formes d’antiféminisme affiché : « tout en étant réjouissant, ce foisonnement d’élans feminist-friendly light, dépolitisés, peut en même temps induire une perte de sens, une désincarnation et un désinvestissement potentiellement tout aussi préjudiciables au féminisme que des formes explicites d’antiféminisme. » (§29) Un point très intéressant, qui semble parfois noyé dans des citations trop longues et trop fréquentes au fil de l’article.

Corps et sexualités

La section suivante est consacrée aux corps et aux sexualités, sujets qui sont au centre des débats féministes depuis les années 1970 et qui se prêtent à une riche exploration contemporaine. L’excellent article qui ouvre la section, « Le pouvoir des mots et des corps. L’autodéfense féministe, lieu de production de scripts sexuels alternatifs » d’Anne-Charlotte Millepied (École des Hautes Études en Sciences Sociales et Université de Genève), offre une réflexion originale sur le corps féminin dans la pratique de l’autodéfense ainsi qu’une analyse de l’évolution du rapport à la violence entre le féminisme français des années 1970 et le féminisme contemporain : du pacifisme des groupes de parole à la promulgation de la violence de défense. Millepied souligne que l’autodéfense féministe qu’elle a analysée lors d’une enquête ethnographique conduite à Paris entre 2014 et 2016, notamment dans un cours de karaté en non-mixité et dans un stage d’autodéfense appliquant la méthode Riposte, apparaît comme une pratique à la fois discursive et matérielle de renversement des scripts sexuels « qui rend visibles les conditionnements dont les corps des femmes font l’objet et les subvertit grâce à l’incorporation de nouveaux schèmes de perception et d’action. » (§9) Le concept de script est particulièrement pertinent pour penser la violence faite aux femmes car il permet d’en souligner l’aspect construit. L’autodéfense féministe offre donc des scripts nouveaux aux corps féminins qui « rompent le script de la féminité traditionnellement associée à la douceur, la passivité et la non-violence » (§21). Millepied analyse ainsi avec brio les interactions entre discours et corps dans l’autodéfense féministe, et permet de penser la violence comme un processus construit, tout en établissant l’historicité des pratiques de résistance féministe en instaurant un dialogue avec les générations précédentes.

L’article « Solange te parle féministe. Sexe, genre et sexualité dans les capsules de Solange te parle » d’Isabelle Boisclair (Université de Sherbrooke) est consacré aux vidéos de l’artiste youtubeuse Ina Mihalache, qui cherche dans ses capsules à questionner les normes du genre et de l’hétérosexualité, offrant ainsi un exemple de l’importance des nouvelles technologies et d’internet dans la démarche féministe contemporaine. En s’appuyant sur la théorie féministe et queer, Boisclair démontre de manière convaincante comment les mises en scène de Mihalache sapent la notion de capital érotique qui « invite à considérer la typologie des corps, en regard desquels le capital propre d’un individu est évalué, selon des critères qui changent au fil du temps. » (§5) En se livrant à une étude des stratégies visuelles et linguistiques déployées par Mihalache, Boisclair révèle l’originalité de la critique de Mihalache à l’encontre des normes et attentes qui pèsent sur le corps féminin. L’article, excellent par ailleurs, pourrait par moment être plus critique des procédés employés par Mihalache. Il en va ainsi par exemple du recours à l’injonction. Bien que Boisclair note que cette pratique « peut sembler aller à l’encontre d’un féminisme qui prône la diversité et le libre choix », elle ajoute qu’« [i]ci, il s’agit bien davantage de permissions données » (§10). À cette remarque, on peut objecter que la possibilité de donner une permission implique une position d’autorité chez celle ou celui qui la donne, instaurant dans les capsules un rapport hiérarchique entre artiste et spectateur·rice. Qui plus est, certaines des injonctions sont plus problématiques que d’autres, par exemple l’injonction : « Te mets pas au régime » (§9), proférée par une jeune femme mince, mériterait d’être située dans les débats féministes actuels sur la grosseur, qui ne sont pas abordés par Boisclair.

La section se clôt sur un entretien entre Stéphanie Pahud et Coline de Senarclens, intitulé « Anatomie de la salope. Des savoirs profanes autour du slutshaming, des slutwalks et de la culture du viol ». Senarclens, autrice et activiste féministe, revient sur la création de l’association la Marche des Salopes Suisses et sur son expérience du harcèlement de rue. Ce très bel échange aborde nombre de questions, notamment la réappropriation des termes slut/salope comme forme de résistance ainsi que l’importance et les limites de la Marche des Salopes. Pahud et Senarclens évoquent dans cette perspective le travail d’ouverture à réaliser pour inviter des féministes non-blanches et issues de groupes socio-économiques plus diversifiés à se joindre à la Marche. Qui plus est, l’entretien résonne avec l’article de Millepied qui ouvre la section, au sujet de la violence, en pensant la réappropriation du terme « salope » comme « une stratégie d’autodéfense féministe » qui marque une prise de pouvoir et un regain d’agentivité : « Face à une agression, ne pas rester silencieuse, mais agir et refuser la violence. » (s.p.)

Féminismes en ligne

La dernière section s’intéresse aux liens entre internet, nouvelles technologies et féminismes contemporains ; liens déjà explorés dans certaines des contributions précédentes comme nous l’avons noté. L’article de Thérèse Courau (Université de Toulouse Jean Jaurès, CEIIBA), « Parole de queerzine : archive_corps_technologie », offre une étude des blogzines queer, à travers l’exemple du queerzine espagnol Parole de Queer. Courau étudie la pratique parodique du queerzine, qui vise à détourner les codes des magazines féminins. À travers nombre d’analyses textuelles et visuelles, l’autrice démontre comment la revue s’engage « dans une lutte pour la visibilisation de la pensée et des pratiques culturelles queer et soutient le questionnement des scripts sexuels dominants que véhiculent et consacrent les circuits médiatiques, académiques et artistiques hégémoniques » (§5). Courau analyse le recours spécifique aux nouvelles technologies et aux réseaux sociaux, qui permettent à Paroles de Queer de mettre en scène des subjectivités et des corporéités non-conformes, qui sont « archivé[e]s » (§15) ; « likables » ou encore « partageables » (§21), générant ainsi une voix nouvelle et dissidente et soulignant les potentialités qu’offre l’univers numérique pour la politique queer « qui cherche à affecter le monopole de la construction des corps et des voix viables ou légitimes détenu par les médias traditionnels » (§24).

Enfin, l’article « Safe Space et charte de langage, entre subversion et institution d’une Constitution » écrit par Anne Plaignaud (Université Paris 1 Panthéon Sorbonne) se penche sur le groupe Facebook « Répondons », groupe de parole qui lutte contre le harcèlement. Là encore, l’article entre en dialogue productif avec les réflexions qui précèdent sur les formes d’autodéfense et l’usage féministe d’internet. Plaignaud analyse les problématiques rencontrées par la mise en place d’un « safe space » sur internet, en l’occurrence l’« hétérogénéité axiomatique de population qui s’éclate en sous-groupes recouvrant chacun potentiellement chaque oppression particulière que l’on peut retrouver dans le reste de notre société » (§7) et le recours à l’interdiction, comme mode d’ouverture de la parole (§7). Elle démontre comment le concept mis en place dans le groupe de parole se construit à la fois à partir d’un héritage américain et numérique ainsi que des groupes de conscientisation féministes des années 1970. Plaignaud propose de fait une définition éclairante du concept de « safe » : « une attitude constamment alerte de sa propre localisation sur la grille des oppressions qui implique sur soi-même une coercition a priori pour l’ouverture d’une délibération publique. » (§47) Enfin, l’article est également le moyen de repenser historiquement le public féministe : « Inductif tout d’abord dans les groupes de conscientisation des années 1970 ; puis mis en crise par l’éclatement des identités refusant la normalisation du féminisme par la légitimation institutionnelle ; et enfin la certaine légitimité d’un mouvement déductif et constitutionnel d’un axiome procédural » (§47).

La force de ce numéro d’Itinéraires « Féminismes quatrième génération » réside dans la diversité des contributions et des savoirs abordés, et dans le réseau de connexions créé entre les contributions qui traitent chacune de sujets singuliers, offrant aux lecteur·rice·s un aperçu de l’originalité et de la multiplicité des pratiques féministes contemporaines.

Dominique Carlini Versini

Dominique Carlini Versini est titulaire d’un doctorat en Lettres (Université du Kent) et chargée d’enseignement à l’Université de Limerick en Irlande. Sa thèse, intitulée Le Corps-frontière : figures de l’excès dans les fictions de Marie Darrieussecq, Virginie Despentes, Laurence Nobécourt et Marina de Van, questionne le dépassement des frontières corporelles et médiatiques dans les œuvres de ces quatre artistes. Elle co-dirige actuellement le numéro spécial Précisions sur les sciences consacré à l’œuvre de Marie Darrieussecq pour la revue canadienne Dalhousie French Studies (2019). Elle se penche également sur le travail de traductrice de Darrieussecq, et notamment sur sa récente traduction de Virginia Woolf, Un lieu à soi (2016), dans le cadre d’une réflexion sur l’écriture inclusive.

Creative Commons : Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International