L’emprunt linguistique dans le lexique des homosexualités. Étude historique et comparative des internationalismes en français, italien, espagnol, anglais et allemand
Résumé de thèse

Loanwords in the Lexicon of Homosexuality. A Historical and Comparative Study of Internationalisms in French, Italian, Spanish, English and German

Nicholas LoVecchio

Référence(s) :

LoVecchio, Nicholas. 2019. L’emprunt linguistique dans le lexique des homosexualités. Étude historique et comparative des internationalismes en français, italien, espagnol, anglais et allemand. Thèse de doctorat en Linguistique, sous la direction d’André Thibault, Sorbonne Université.

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Nicholas LoVecchio, « L’emprunt linguistique dans le lexique des homosexualités. Étude historique et comparative des internationalismes en français, italien, espagnol, anglais et allemand
Résumé de thèse », GLAD! [En ligne], 06 | 2019, mis en ligne le 01 juillet 2019, consulté le 17 juillet 2019. URL : https://www.revue-glad.org/1498

Cette thèse étudie le lexique international des homosexualités d’un point de vue linguistique, visant à la fois à approfondir nos connaissances sur l’histoire de ces mots et à donner une meilleure visibilité à un champ sémantique important, mais longtemps négligé par les dictionnaires ou études lexicologiques qui n’ont pas échappé, au fil du temps, à l’homophobie.

La nomenclature se limite à treize séries d’« internationalismes », ou emprunts lexicaux dont des représentants sont bien attestés dans plusieurs langues européennes : sodomite, contre nature, bougre, bardache, tribade, pédéraste, saphiste, lesbienne, uranisme, inversion, homosexualité (avec hétérosexualité, bisexualité, transsexualité), gay, queer. Chaque série est divisée par langue (français, italien, espagnol, anglais, allemand ; voir tableau), pour que les représentants de chacune des cinq langues soient traités selon leurs propres termes. Tout en respectant les exigences de la tradition de recherche en lexicologie historique comparative, j’ai tenté de rédiger la présentation de mes résultats d’une manière accessible pour un public non spécialiste.

La première partie situe les enjeux théoriques des études consacrées à l’emprunt lexical. Avec un regard critique, cet état de l’art s’interroge sur les diverses approches de la question des emprunts, notamment au sein des courants sociolinguistique et philologique. L’emprunt lexical est situé dans le cadre plus général de la néologie ; enfin, l’apport de la linguistique cognitive est également considéré pour aborder la métaphore et la métonymie.

La méthodologie a consisté en une lecture systématique et exhaustive de la lexicographie ainsi que des sources primaires (par ex., textes juridiques ou médicaux ; revues militantes) et secondaires (monographies pointues sur les études LGBTQ). Elle a impliqué l’exploitation au maximum des ressources électroniques et des bases textuelles afin de fournir de nombreux exemples, dont le plus grand nombre n’avaient jamais été étudiés. Pour des raisons pratiques, l’investigation s’est bien limitée aux sources écrites, bien que, pour certains emprunts (comme queer), tout porte à croire qu’ils aient d’abord été attestés à l’oral.

Chaque chapitre raconte l’histoire d’une famille de mots pour décrire son origine, puis de suivre son parcours à travers les différentes langues. Les voies d’entrée et les modes de propagation sont divers. Dans certains cas, la diffusion s’est effectuée principalement à partir d’une langue sans forcément l’intermédiaire d’autres (par ex., all. Homosexualität ; angl. gay, queer). Dans d’autres cas, on observe un fort rôle de soutien d’autres langues (par ex., le rôle du français pour l’espagnol uranismo, inversión, safismo), impliquant parfois l’étymologie multiple (par ex., le rôle de l’italien et du français dans les emprunts des séries bougre et bardache). Pour les hellénismes introduits par l’intermédiaire du latin (séries tribade, pédéraste, saphiste, lesbienne), la conception « homosexuelle » est un développement moderne que l’on observe à travers les sociétés européennes, mais pour qui le français a eu une forte influence, surtout pour certains dérivés (par ex., saphisme). Parfois il s’agit véritablement d’une élaboration lexicale et conceptuelle réalisée à l’échelle internationale (par ex., inversion ; berdache “transgenre amérindien”).

Une forte attention est accordée à l’aspect social de l’emprunt pour rappeler que ce ne sont pas des langues qui empruntent, mais bien des locuteurs, qui imitent des modèles étrangers sous des conditions réelles et dans un contexte social particulier. Cela fait que la variation sémantique et formelle s’observe à tout moment dans les discours et que, malgré une origine commune, chaque emprunt dans chaque langue a sa propre histoire. Par exemple, malgré l’origine biblique de la série sodomie dans toutes les langues à l’étude, l’allemand a vu une restriction totale de Sodomie au sens de « bestialité ». De même, malgré l’existence des représentants de la série pédérastie dans les cinq langues, seul en français s’observe un cas de troncation toujours très courante, pédé, qui sert également de base dérivationnelle populaire et productive.

Cette thèse propose de très nombreuses corrections, précisions, antédatations et découvertes sur le lexique des homosexualités. Mes antédatations démontrent que, contrairement à ce que soutiennent certaines sources (qui voient des anglicismes dans, par ex., esp. homosexual, inversión ; ou it. invertito, omosessuale), l’anglais n’a exercé aucune influence majeure dans ce champ avant le milieu du XXe siècle. Une autre découverte notable concerne l’étymologie de l’hellénisme lesbienne « femme homosexuelle » en français, jusqu’ici considéré, à tort, comme féminisation du substantif masculin lesbin « bardache, mignon », lequel est en réalité une toute autre lexie, empruntée à son tour à l’italien.

français

italien

espagnol

anglais

allemand

sodomie,

sodomite

sodomia,

sodomita

sodomía,

sodomita

sodomy,

sodomite

Sodomie,

Sodomit

contre nature

contro natura

contra natura, contra naturaleza

against nature, unnatural

gegen/wider die Natur, widernatürlich

bougre

buggerone

bujarrón

bugger, buggery

Puseron, Buseron

bardache

bardassa, bardascia

bardaja, bardaje

bardasso, bardash, berdache

Bardasch

tribade, tribadisme

tribade, tribada, tribadismo

tríbade, tríbada, tribadismo

tribade, tribadism

Tribade, Tribadismus

pédéraste, pédérastie, pédé

pederasta, pederastia

pederasta, pederastia

pederast,

pederasty

Päderast, Päderastie, Knabenliebe

saphiste, saphisme

saffista, saffismo

safista, safismo

sapphist, sapphism

Sapphiste, Sapphismus

lesbienne, lesbianisme

lesbica, lesbismo

lésbica, lesbiana, lesbianismo

lesbian, lesbianism

Lesbierin, Lesbe, lesbische Liebe

uraniste, uranisme

uranismo, uranista

uranismo, uranista

uranist, uranism

Urning, Uranismus, urnisch

inverti.e, inversion

invertito/a, inversione

invertido/a, inversión

invert, inverted, inversion

köntrare Sexualempfindung, Inversion, invertiert

homosexuel.le, homosexualité,

hétérosexualité,

bisexualité, transsexualité

omosessuale, omosessualità,

eterosessualità, bisessualità, transessualità

homosexual, homosexualidad, heterosexualidad, bisexualidad, transexualidad

homosexual, homosexuality, heterosexuality, bisexuality, transsexuality

homosexuell, Homosexuelle.r, Homosexualität,

Heterosexualität,

Bisexualität,

Transsexualität

gay, gai

gay

gay, gai

gay

gay, Gay

queer

queer

queer

queer

queer

+ de nombreux variantes, dérivés, composés, lexies associées et/ou autres tentatives de traduction (calques, périphrases, etc.)

Nicholas LoVecchio

Nicholas LoVecchio est traducteur et docteur en sciences du langage à Sorbonne Université. Ayant poursuivi un parcours linguistique aux États-Unis, en France, en Espagne et en Italie, il s’intéresse notamment à la lexicologie historique comparative, le contact des langues et la traductologie.

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