Mutation

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Julie Sorel

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Julie Sorel, « Mutation », GLAD! [En ligne], 06 | 2019, mis en ligne le 01 juillet 2019, consulté le 19 novembre 2019. URL : https://www.revue-glad.org/1596

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C’est le signe de la mutation. La chenille est un carcan. Celle qui donne ces papillons blancs se nourrit des buis en les tuant.

Nous sommes comme cela, nous les êtres humains. Mais notre mutation nécessaire est aujourd’hui secrète. Nous avons trop tué, trop détruit. Nous sommes trop nombreuxe à en être malades, victimes sacrifiées sur l’autel de l’inconscience organisée.

Notre mutation est en cours.

Une légende des origines raconte qu’une déesse a créé le monde en sept jours et qu’au dernier jour, amoureuse de sa création, elle a souhaité qu’un être à son image veille sur le monde après son départ.

Elle a pris de la terre et l’a malaxée longtemps, lui insufflant l’amour à chacun de ses gestes jusqu’à ce que l’objet créé prenne vie et se lève seul. Comme l’être créé venait de l’humus, la coutume le désigna sous le nom d’être humain.

Mais la déesse comprit qu’elle ne pourrait pas laisser l’être humain·e à son ennui de seule veille. Alors elle lui enseigna l’art de malaxer la terre pour créer la vie. Elle resta près d’elle jusqu’à ce qu’elles aient fini de peupler la terre avec les mammifères, les serpents, les vers, les coléoptères et tous les autres, le ciel avec les oiseaux et les insectes, les mers, les océans et les rivières avec les poissons, les pieuvres, les coquillages et les amphibien·es. Elles s’amusèrent à créer de très gros animaux et de tout petits minuscules, presque invisibles à l’œil nu. Elles s’amusaient follement à chaque nouvelle création. Et puis, elles s’arrêtèrent, fatiguées d’avoir tant créé.

La déesse se réveilla la première car elle ne dormait pas. Son énergie l’appelait ailleurs. Mais de tant s’amuser avec sa première création, elle comprit qu’elle ne pourrait pas laisser celle-ci toute seule. Elle décida alors d’opérer la division de son image. L’être humain qu’elle avait créé lui ressemblait en effet trait pour trait de sorte que lorsque les deux côtés se réveillèrent chacun crut que l’autre était la déesse. Mais celle-ci était partie s’amuser sur l’autre face de la terre après avoir pris un bouchon d’un des deux côtés et l’avoir mis sur l’autre afin que les deux puissent s’emboîter quand elle ne serait plus là. Aujourd’hui encore elle continue sur d’autres planètes, d’autres systèmes solaires.

Les deux nouvelles entités continuèrent à jouer ensemble mais elles ne pouvaient créer avec leurs mains que des objets et la déception s’installa peu à peu entre elles deux. Certains objets étaient utiles, d’autres étaient juste agréables à toucher ou à regarder. Elles s’intéressèrent alors aux plantes autour d’elles car d’avoir tant malaxé la terre avec amour, la déesse avait semé des graines de vie partout. De nouvelles formes odorantes naissaient chaque jour et s’éteignaient le soir.

Elles s’endormirent enfin de fatigue et, dans leur sommeil, elles s’accouplèrent. Deux cent soixante-dix jours plus tard, l’une des deux ressentit dans son ventre une force agissante qui voulait en sortir, et trois formes rondes avaient grandi sur son corps : deux entre les épaules et une plus grosse et plus bas.

Entre temps, elles avaient découvert les plaisirs de la succion, de la mastication, de l’ingestion et de la défécation. Elles se montraient chaque jour les structures fumantes qu’elles faisaient, sans en maîtriser encore tous les secrets de fabrication.

Mais la force agissante qui sortit du côté dont la déesse avait prélevé le bouchon effraya celui-ci et étonna l’autre. Ce n’était pas une structure fumante mais une structure vagissante et qui bougeait. Cependant, à l’observation, les deux côtés durent admettre que ce troisième élément leur ressemblait, en plus petit. Il avait le même grain de peau et n’avait ni plumes ni poils ni écailles comme les autres animaux.

Pour le regarder de plus près, le côté accoucheur le prit dans ses bras et voilà que l’élément se colla contre une des rondeurs du haut d’où sortit une goutte blanche qui coula dans la bouche ouverte de la petite forme humaine. Les deux côtés se regardèrent et rirent de l’exploit.

Le côté du bouchon augmenté demanda à celle qu’il croyait être la déesse de lui enseigner son secret de fabrication. C’est alors que l’autre comprit qu’il y avait imposture. La déesse n’était pas l’autre non plus.

Mais elle décida de cacher sa connaissance et d’inverser la croyance.

Elle insuffla petit à petit dans l’idée de l’autre côté qu’il était lui-même la déesse. Bien sûr l’autre côté savait qu’il n’en était rien mais il se prit au jeu. C’est ainsi que le troisième élément, qui fut suivi bientôt d’un quatrième et puis d’un cinquième, fut élevé dans l’idée que le côté du bouchon augmenté était la déesse qui avait créé l’univers. Mais rien n’était vraiment sûr car, de temps en temps, le côté à bouchon se lâchait et appelait l’autre « ô déesse ».

En temps ordinaire, quand il ne pleuvait pas, les deux côtés s’appelaient toi tu et moi je. Et ils échangeaient régulièrement leur nom dans la conversation. C’était même le principe qui réglait la compréhension. Le troisième élément fut appelé elle par les deux autres. Et il crut longtemps que les deux autres parlaient ainsi de la déesse. Il y avait alors confusion dans son esprit. La confusion disparaissait quand chacun des deux premiers s’adressait à lui car alors chacun l’appelait aussi toi tu et lui répondait par moi je.

La déesse devint celle dont on ne parlait jamais mais que tout le monde avait à l’esprit. La déesse devint ainsi le grand secret partagé quoique bien différent pour chaque élément.

Le côté du bouchon augmenté pensait toujours que c’était l’autre côté la déesse. Le côté du bouchon enlevé savait que ce n’était pas elle et faisait comme si c’était l’autre. Le troisième élément, quant à lui, acceptait ce que les deux autres lui disaient car il n’avait rien vu, rien su, rien lu et croyait à la lettre ce que les deux grands côtés disaient.

Quand le quatrième élément survint, ce fut un choc pour le troisième car il assista à la naissance, et ce qu’il vit ressemblait étrangement à ce qu’il avait vu chez les mammifères. Autrement dit, la déesse perdait du mystère et gagnait en efficacité.

Quand le cinquième élément arriva à son tour, il fut procédé aux vérifications d’usage : avait-il hérité du bouchon augmenté ou du bouchon enlevé ?

Ce fut la surprise. Pas trace de bouchon. Ni convexe ni concave. Les deux côtés se souvinrent alors que la déesse était ainsi constituée avant le sommeil qui les avait assommé·es. Et puis ils oublièrent.

À plusieurs endroits de la terre, partout où la déesse avait choisi de s’amuser, le même phénomène s’était produit. Il vint un jour où les créations de la déesse se rencontrèrent. Elles se montrèrent les outils qu’elles avaient confectionnés, se les échangèrent et partagèrent leur secret de fabrication.

Mais de tant partager et de tant produire, elles épuisèrent la terre. Il fallait penser mutation.

Julie Sorel

Julie Sorel : demi-sœur de Julien Sorel. Issue d’un mariage secret, tardif et posthume entre Stendhal et Agatha Christie. A vécu dans la clandestinité depuis sa naissance. Le Roman d’Anna est son œuvre unique. Les passages cités sont des extraits du premier tome : Le Manuscrit secret.

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