(Mé)genrer les gen(re)s dérangeants. De l’hétérocisnormativité de la bicatégorisation masculin / féminin en français

Résumé de thèse

(Mis)gendering Troubling Genders. Heterocisnormativity of the Masculine / Feminine Bicategorisation within French Language

Alice Coutant

Référence(s) :

Coutant, Alice. 2019. (Mé)genrer les gen(re)s dérangeants. De l’hétérocisnormativité de la bicatégorisation masculin / féminin en français. Thèse de doctorat en sciences du langage, sous la direction de Valérie Brunetière et Véronique Perry, Université Paris Descartes.

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Alice Coutant, « (Mé)genrer les gen(re)s dérangeants. De l’hétérocisnormativité de la bicatégorisation masculin / féminin en français  », GLAD! [En ligne], 07 | 2019, mis en ligne le 05 décembre 2019, consulté le 22 février 2020. URL : https://www.revue-glad.org/1660

Articulant héritages constructiviste et matérialiste, cette recherche appréhende le genre dit « grammatical » comme le versant linguistique du système de genre, entendu au sens butlerien comme système normatif hétérocissexiste. Ce système prescrit l’adéquation des identités de sexe (mâle ou femelle) et de genre (homme ou femme) et l’hétérosexualité comme norme, sinon comme règle. Dans le sillage de la linguistique queer, ce travail prend le parti d’une interdisciplinarité permettant d’étudier la (dé)construction des normes en langue et en discours. Il mobilise les outils de la lexicologie, de la morphosyntaxe et de l’analyse du discours pour interroger la catégorisation linguistique des personnes dérogeant à cette équation hétérocisnormative et pour identifier comment les discours s’articulent à ce système, le décrivent et l’investissent de sens. Cette recherche s’appuie sur un double corpus numérique, lexicographique (environ 400 dénominations et définitions issues de 16 dictionnaires et glossaires) et discursif (environ 4000 messages collectés sur 17 forums). Les analyses des dénominations de la personne, des pratiques de catégorisation et des métadiscours qui les explicitent mettent en lumière le caractère oppressif non seulement du classement opéré par la langue, mais de sa mobilisation par les locuteurices.

Concernant le pan hétéronormatif du genre, l’étude des dénominations relatives à la sexualité a ainsi fait apparaitre que la mécatégorisation lexicale (une folle, une pédale, une tapette…) vise presque exclusivement les hommes entretenant (ou supposés entretenir) des relations sentimentales ou sexuelles avec d’autres hommes, et qu’elle correspond à l’enregistrement d’un stéréotype historiquement situé, celui de l’inverti, caractérisé comme « efféminé » et « passif ». Par ailleurs, cette inscription dans le système même de la langue d’une conceptualisation minorisante de l’homosexualité masculine fonctionne non seulement comme sanction de la dérogation à l’hétéronormativité, mais participe aussi à la construction d’une norme de genre en sanctionnant, par l’assimilation considérée comme injurieuse à l’homosexualité, la défaillance à l’impératif de virilité. Les analyses discursives révèlent enfin que cette inscription stéréotypique d’une conception homophobe – car stigmatisante et essentialisante – de l’homosexualité masculine dans les structures de la langue est toujours agissante et participe, aujourd’hui encore, à la construction conjointe des virilités non seulement hétérosexuelles mais aussi homosexuelles.

Concernant la cisnormativité du genre, les analyses lexicales ont fait apparaitre que les pratiques de mégenrage touchaient presque exclusivement les personnes trans (ou supposées trans), dénommées principalement par des unités lexicales à alternance (un·e transsexuel·e) et épicènes (un·e transgenre), dont le genre n’est pas fixe et s’actualise en discours, conventionnellement en fonction du genre performé. Les analyses discursives ont ainsi permis de dégager deux tendances parmi des pratiques de mégenrage très hétérogènes, notamment dans leurs motivations. Les premières, qui consistent à actualiser ces formes et catégoriser les personnes en fonction du genre prescrit (correspondant au sexe assigné), reposent sur une représentation du genre, y compris linguistique, comme miroir du sexe, et d’une langue conçue comme miroir de la réalité ; ce mégenrage prétend ainsi révéler ou corriger une inadéquation à la norme cis, selon laquelle le genre doit correspondre au sexe. Les secondes consistent en un recours récurrent à un masculin considéré comme générique, qui a participé à la construction de la figure stéréotypique du trans comme celui qui « change de sexe ». Ce mégenrage repose alors moins sur la transphobie des locuteurices que sur le sexisme du système de bicatégorisation qui, sous le masculin, invisibilise les femmes trans comme il le fait des femmes cis, et qui occulte à rebours les transidentités FtM.

Si les analyses menées dans ce travail de recherche se sont construites autour de deux pans du système genre appréhendés comme distincts (hétéronormativité et cisnormativité) et ont laissé de côté le troisième (sexisme), elles révèlent néanmoins leur articulation étroite, jusque dans les structures linguistiques, confirmant si besoin était la validité d’une lecture du genre comme normatif et comme hétérocissexiste. Elles contribueront enfin, je l’espère, à mettre en lumière l’apport des analyses linguistiques aux recherches sur le genre et les sexualités, et plus généralement leur efficience dans la lutte contre les discriminations, parmi lesquelles l’homophobie et la transphobie.

Alice Coutant

Alice Coutant est docteure en sciences du langage et ses travaux s’inscrivent dans les recherches linguistiques sur le genre et les sexualités. Sa thèse, qui relève de l’analyse du discours, porte sur l’hétérocisnormativité de la bicatégorisation masculin / féminin et sur les usages homophobes et transphobes des catégories de genre en français.

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