Mutation sexuelle, mutation de langage

La question du genre dans le roman Pénis d’orteil de Matsuura Rieko

The Question of Gender in the Novel The Apprenticeship of Big Toe P by Matsuura Rieko

Alexandre Taalba

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Alexandre Taalba, « Mutation sexuelle, mutation de langage », GLAD! [En ligne], 01 | 2016, mis en ligne le 15 novembre 2016, consulté le 21 janvier 2019. URL : https://www.revue-glad.org/226

À travers l’histoire d’une jeune femme dont le gros orteil droit s’est mué en pénis, Matsuura Rieko propose une conception de l’amour et de la sexualité en termes de genre, plutôt qu’en termes de sexe, que nous souhaitons mettre en lumière. Alors que l’héroïne concevait, de son propre aveu, la sexualité comme un rapport exclusivement hétérosexuel, l’apparition de son « pénis d’orteil » la conduit à envisager la sexualité sous l’angle d’une relation amoureuse entre deux êtres, au-delà de leur détermination sexuelle, en cela que le rapport sexuel même ne sollicite pas l’organe sexuel en priorité. Amené à se produire sur scène au sein d’une troupe de comédiens dont chacun des membres possède une particularité physique liée au sexe, le personnage comprend que ce qu’elle montre sur scène, « l’union pénis-vagin », est ce que la société consacre comme rapport sexuel normal. Au terme de son parcours initiatique, Kazumi brise le paradoxe du comédien dont elle était prisonnière : ce sentiment, qu’elle éprouve au début de l’intrigue, de matérialiser son amour à travers le rapport sexuel conventionnel et ce sentiment de frustration alors qu’elle doit interpréter ce même type de rapport sexuel sur scène à la fin du récit entrent en contradiction. Pénis d’orteil est un roman d’apprentissage sous-tendu par une étude sur le genre.

Through the story of a young woman whose right big toe changed into a penis, Matsuura Rieko proposes a conception of love and sexuality in terms of gender rather than sex. While the heroine conceived sexuality, by her own admission, exclusively as a heterosexual intercourse, the appearance of her “Big Toe P” makes her face sexuality from the angle of a love relation between two persons, beyond their sex determinations, because the sexual intercourse itself doesn’t demand the genital organ as a priority. When she has to appear on stage with the actors of a theater company where each member has a sex-related distinctive characteristic, she understands that what she is showing, “the penis-vagina union”, is what society establishes as normal sexual intercourse. At the end of her initiatory journey, Kazumi breaks the actor’s paradox in which she has been trapped : what she feels at the beginning of the plot when she thought that she could materialize her love through conventional sexual intercourse and the feeling of frustration while she has to enact this kind of sexual intercourse on scene at the end of the story come into conflict. Apprenticeship of Big Toe P is a Bildungsroman based on a gender study.

Le roman de Matsuura Rieko, Pénis d’orteil, qui paraît initialement en 1993 au Japon, conte l’histoire d’une jeune femme qui se réveille affublée d’un pénis à l’endroit du gros orteil droit.

Apprentissage de l’amour à travers la mutation sexuelle

À la manière d’une scène d’exposition, le roman s’ouvre sur un prologue dans lequel une narratrice intégrée à l’histoire, présente le personnage principal, Mano Kazumi, une jeune étudiante d’une vingtaine d’années. Les deux personnages se rencontrent à l’occasion du décès d’une amie commune, Saizawa Yôko, gérante d’une agence de prestation amoureuse1, avec laquelle l’héroïne a collaboré. C’est l’occasion pour Kazumi de faire le récit d’un rêve dans lequel elle était dotée d’un pénis à la place de l’orteil. À la fin du prologue, la jeune femme dévoile son pied droit à la narratrice, qui découvre stupéfaite que l’objet du rêve s’est matérialisé. Le dévoilement du pénis d’orteil marque une rupture narrative ; la jeune Kazumi devient narratrice de sa propre histoire.

La transformation physique de l’héroïne du roman est l’élément déclencheur de l’intrigue, en même temps que le motif du récit. Alors qu’elle pense être amoureuse d’un de ses camarades de classe, celui-ci ne supporte pas son pénis d’orteil et se propose de le lui couper. Face à cette menace de mutilation, Kazumi s’enfuit et trouve refuge chez un jeune pianiste aveugle, Shunji, de deux ans son aîné. Elle qui n’avait connu qu’un seul partenaire sexuel, découvre une nouvelle conception de l’amour et des plaisirs charnels, auprès de Shunji. En raison de son handicap, le jeune homme vit avec sa cousine, Misato, qui semble fascinée par le pénis d’orteil dès lors qu’elle en apprend l’existence par son cousin. Par hasard, le petit-ami de Misato est un ami intime du premier amour de Kazumi. Lorsque Misato lui révèle que Kazumi est dotée d’un pénis à l’orteil, il lui donne le contact d’une troupe de comédiens, le Flower Show, dont chacun des membres possède une particularité physique liée au sexe. Réticente à se produire sur scène, l’héroïne intègre la troupe en tant qu’assistante de Shunji, recruté comme pianiste pour une tournée estivale. Le couple se lie d’amitié avec les comédiens, en particulier avec un autre jeune couple, Eiko et Tamotsu. Le garçon est atteint d’une malformation congénitale : le corps de son frère siamois mort-né, Shin, est partiellement encastré dans le sien, faisant obstacle au développement de son pénis. Le sexe de son frère pointe hors de son bas-ventre et peut entrer en érection. Leur performance scénique consiste en un rapport sexuel au cours duquel Eiko emploie le pénis de Shin. Tamotsu est un jeune homme lunatique, sujet à des accès de colère, qui le poussent à se comporter de façon agressive avec Eiko. La relation amicale entre Kazumi et Eiko évolue progressivement en relation amoureuse. Après que Shunji a abandonné Kazumi et le Flower Show pour un ancien ami, producteur musical, et que Tamotsu a réitéré son attitude agressive envers Eiko, les deux jeunes filles réalisent une « fuite d’amoureux2 ». Leurs ébats sont une nouvelle découverte pour Kazumi, qui était répugnée par l’amour homosexuel. Finalement, tous les personnages sont réunis pour une ultime représentation du Flower Show, au cours de laquelle Tamotsu compte émasculer son frère siamois. Pour la sécurité de Tamotsu et pour épargner à Eiko des regrets éternels, Kazumi renonce à son amante. Elle s’introduit sur scène, au moment où l’une des comédiennes, Kinoda Sachié, dont la particularité est que son vagin est dentelé, s’apprête à se produire. Elle précipite son pénis d’orteil dans un rapport sexuel sanglant, répondant à la provocation de Tamotsu, qui avait promis de ne pas se mutiler si Kazumi se débarrassait de son pénis d’orteil. Cette perturbation dans le déroulé du spectacle déclenche la colère du producteur qui tente de s’en prendre physiquement à Kazumi dans les coulisses. Tamotsu vient à son secours et la troupe fuit le lieu du spectacle. Finalement, le Flower Show est dissous : les couples Kazumi et Shunji, Eiko et Tamotsu sont réunis.

Mutation langagière ou les rapports du sexe au langage

Le roman s’achève sur un épilogue, dans lequel la première narratrice reprend sa fonction originelle. Kazumi lui raconte les derniers événements de l’intrigue et ceux qui suivent le temps du récit ; elle explique que sa relation avec Eiko est devenue exclusivement amicale et annonce ses fiançailles avec Shunji. La narratrice note néanmoins « une insaisissable ombre de tristesse » qui plane sur Kazumi lorsque celle-ci évoque Eiko. Un an après la conversation du prologue, Kazumi et la narratrice-personnage nommée M, s’entretiennent à nouveau, parachevant le pacte de lecture du roman. Le postulat au fondement du récit — l’apparition du pénis d’orteil — est imaginaire, mais il est justifié par l’auteure, qui s’intègre à l’histoire. M pour Matsuura ; le roman prend fin sur ces deux phrases : « Et la fille au pénis d’orteil s’en fut. Et moi, j’ai écrit ce roman. » Ce pacte de lecture déplace la réflexion de Matsuura hors de la simple fiction et l’ancre dans une démarche d’étude sur le genre. Au demeurant, c’est à travers le personnage de Kazumi que se manifeste la réflexion de l’auteure, qui prétend raconter l’histoire du pénis d’orteil telle que l’a vécue Kazumi, narratrice-personnage. En installant une ambivalence entre réalité et fiction, alors que le roman dépeint une histoire au postulat invraisemblable, Matsuura matérialise sa réflexion sur le genre, comme l’objet du rêve de Kazumi s’est matérialisé dans sa vie.

En effet, si le roman conte les aventures de Kazumi, c’est parce qu’elle se voit dotée du pénis d’orteil. S’agit-il finalement de l’histoire du pénis d’orteil lui-même ? Le titre du roman entretient la confusion. En version originale, il s’intitule親指Pの修業時代 (Oyayubi Pi no Shugyô Jidai), qui signifie littéralement « La période d’apprentissage du gros orteil P ». Dans l’histoire, c’est M, qui suggère à Kazumi d’employer l’initiale du mot « pénis » pour désigner le pénis d’orteil. Kazumi désignait sa mutation sexuelle par le syntagme 親指ペニス (Oyayubi penisu). La langue japonaise emploie un alphabet syllabaire spécifique — les katakanas — quand il s’agit de retranscrire phonétiquement un mot d’origine étrangère. « Pénis » s’écrit ainsi ペニス ; chaque caractère correspond à une syllabe. L’héroïne, sans doute peu à l’aise à l’idée d’employer les termes japonais pour désigner le sexe de l’homme, pour prendre de la distance avec l’objet qu’elle désigne, a recours au mot « pénis ». Plus gênée encore, M propose l’initial du mot, la lettre P, prononcée à la manière anglaise. Dans la traduction française, le « P pour pénis » n’apparaît que dans la conversation entre Kazumi et M. Or, dans la version originale, l’expression 親指P (Oyayubi Pi) remplace 親指ペニス (Oyayubi penisu) dès lors que M la suggère.

La traduction anglaise a choisi de conserver un titre proche de l’original : Apprenticeship of Big Toe P. Cependant, la portée novatrice du néologisme est plus intense en japonais, puisque l’auteure combine les kanjis : 親指 (Oyayubi) qui signifient « gros orteil » à la lettre P. Le titre du roman lui-même est un exemple de graphie exploratoire, qui mêle des caractères issus de systèmes d’écriture différents. Pour rendre compte de la mutation sexuelle, l’auteure emploie une mutation de langage. Il est également intéressant de noter que le personnage principal est désigné par métonymie dans le titre du roman. En effet, la période d’apprentissage du « gros orteil P » est en réalité la période d’apprentissage de Kazumi, ainsi que la période d’accoutumance de Kazumi à son pénis d’orteil, qu’elle nomme, par ailleurs « Pénis d’orteil », sans déterminant.

Une éducation sentimentale : apprentissage et désapprentissage amoureux et sexuels

Cette période d’apprentissage correspond à une éducation amoureuse et sexuelle. L’apparition du pénis d’orteil, que Kazumi considère comme un « drame personnel3 » au début du roman, est le point de départ de son éducation. L’occurrence de cette expression coïncide avec le récit du « quasi-viol4 » de Kazumi par Chisato. Le lecteur assiste à cette scène de quasi-viol au début du chapitre 6, avant que Kazumi n’en fasse le récit à Shunji. Alors que Kazumi était endormie, Chisato a inséré le pénis d’orteil dans son vagin. Ainsi, Kazumi s’interroge : qu’est-ce qui relève de l’homosexualité : utiliser le pénis d’orteil avec un partenaire sexuel masculin dans le cadre d’un rapport a priori hétérosexuel ou l’utiliser avec un partenaire sexuel féminin, même si le rapport ne sollicite que le pénis d’orteil ? Ces questions préliminaires, au sens de la chronologie interne du roman et de l’évolution psychique du personnage, laissent place à une sexualité pensée en termes de genre, plus qu’en termes de sexe. Le sexe du partenaire ne semble pas déterminant dans la caractérisation de la relation sexuelle ; le roman est travaillé par une conception du genre qui repose sur une conception sentimentale du rapport charnel, comme s’il n’y avait pas de hiérarchie sexuelle, induite par les rapports sociaux, mais seulement des relations sexuelles choisies par les individus5.

Chisato explique qu’elle n’éprouve aucune attirance pour Kazumi ; elle ne désirait que son pénis d’orteil. Pour Chisato, qui considère le pénis d’orteil détaché de la personne de Kazumi, il s’agissait donc d’un rapport hétérosexuel. En revanche, Kazumi, qui éprouve des sensations tactiles lorsque le pénis d’orteil est stimulé, estime que l’objet de sa mutation sexuelle est une partie de son corps de femme, bien qu’il s’agisse d’un pénis ; le quasi-viol est donc pour elle un rapport homosexuel.

Au demeurant, les sensations nouvelles auxquelles Kazumi est confrontée la déstabilisent, si bien qu’elle doit faire face à un certain hermétisme de ses sentiments au langage. Ce qu’elle ressent, lorsque son pénis d’orteil est stimulé, est un plaisir sexuel, dont elle ne pensait pas pouvoir faire l’expérience. Elle présume que ces sensations sont propres à la stimulation du sexe de l’homme, mais alors pourquoi la stimulation du pénis d’orteil par Shunji entraîne-t-elle des sensations liées à son sexe de femme ? Kazumi pense tout d’abord devoir expliciter les sensations des deux sexes, en même temps que la synthèse des deux, avant de comprendre que peu importe l’organe qui est stimulé, elle ressent un plaisir sexuel qui dépend, non seulement de son corps tout entier, mais de sa personne tout entière, de son histoire amoureuse et sexuelle et de sa conception de l’amour et du sexe.

En ce sens, la rencontre de l’héroïne avec Shunji aura été déterminante. Lorsqu’ils sont sur le point d’avoir une relation sexuelle pour la première fois, Shunji déclare : « On va fraterniser6. » Le jeune homme ne conçoit les relations sexuelles que comme une preuve d’amitié, voire un pacte amical qui diffère de ce qu’il nomme « skinship », des caresses qui, malgré le fait qu’elles précèdent le rapport sexuel, n’en sont pas les préliminaires. Au demeurant, Shunji avoue avoir déjà entretenu des relations sexuelles avec des femmes, dont sa cousine Chisato, et avec des hommes. Lorsque Shunji abandonne le Flower Show pour un producteur musical considéré par les personnages comme ostensiblement homosexuel, les comédiens évoquent la bisexualité de Shunji. À ce moment, Kazumi se retient de dire qu’elle pense que Shunji, « plus qu’il n’était homosexuel, était plutôt quelqu’un d’indifférent au sexe des gens, uniquement préoccupé de fraterniser7». Si Shunji n’éprouve pas de répugnance vis-à-vis du pénis d’orteil, cela n’est pas parce qu’il a des tendances homosexuelles, mais parce qu’il ne fait pas de différence entre les sexes, comme si, pour lui, la relation sexuelle ne dépendait pas en premier lieu d’un rapport de sexe, mais d’un rapport entre individus qui fraternisent.

À la suite de cette réflexion, Kazumi compare Shunji à son premier amant, Masao : « Quand aux hommes, la majorité d’entre eux était comme Masao, tout pénis leur était tabou sauf le leur8. Shunji, c’était un cas à part […] ». Inspirée par Shunji, Kazumi aura tendance à considérer que l’amour ne dépend pas du sexe, au sens où il ne dépend pas du sexe de la personne aimée et au sens où le rapport charnel ne repose pas sur ce que Tamotsu appellera l’« union pénis-vagin9».

Ce sentiment que Kazumi éprouvait quand Chisato avait abusé d’elle, cette sensation de dégoût lorsqu’elle repensait au « sexe moite et visqueux » de Chisato, ne résultaient pas d’une « répugnance physique pour son sexe » comprise comme un refus de l’homosexualité, mais bien plutôt d’un dégoût de Chisato elle-même. Effectivement, tombées amoureuses, Kazumi et Eiko ont des rapports sexuels que l’héroïne juge d’une intensité unique, alors même qu’elle pensait être insensible aux charmes de son sexe. Kazumi prend du plaisir à procéder à l’union de son pénis d’orteil avec le vagin d’Eiko, mais ce plaisir est avant tout un plaisir par procuration, qui réside dans la satisfaction à provoquer du plaisir chez Eiko. En effet, Kazumi affirme qu’elle prend du plaisir dans ce type d’union, mais qu’elle préfère lorsqu’Eiko utilise sa main. Selon les mots d’Eiko, elle se sent mieux avec la main. Alors, Kazumi subsume sous le terme skinship toutes les stimulations de ses zones érogènes autres que son pénis d’orteil, y compris la stimulation de son vagin, tandis qu’elle comprend que l’union pénis-vagin représente l’accomplissement du skinship pour Eiko, un acte sexuel final qui s’inscrit dans la continuité des « caresses chaleureuses » qui constituent le skinship. La partie du roman qui se déroule quasiment en huis clos, dans laquelle Kazumi et Eiko vivent ensemble, est le terrain de l’approfondissement de la réflexion de l’auteure sur le genre, qui se déploie dans les rapports sexuels entre ces deux personnages féminins. Sa relation avec Eiko amène Kazumi à considérer « que faire l’amour est un jeu très intellectuel10». Tout se passe comme si la réflexion de l’auteure sur le genre résidait dans les relations sexuelles mêmes qu’entretient Kazumi avec Eiko.

Lors de la dernière représentation du Flower Show, il est convenu que Kazumi et Eiko fassent l’amour sur scène. C’est l’ultime rapport sexuel entre les deux jeunes femmes, qui se sont chacune remises en couple avec leurs ex-amoureux respectifs. Kazumi déclare ainsi :

Si Pénis d’orteil, agréablement enserré par le vagin d’Eiko, baignait dans le contentement, moi je n’étais pas contente du tout : pourquoi me fallait-il parodier ainsi un modèle sexuel qui régnait en despote absolu dans la tête d’un nombre incalculable de gens, alors que c’était pour moi la dernière occasion de communion profonde avec Eiko ? Bien plus qu’un accouplement dans les règles du genre — qui veulent que l’emboîtement des organes sexuels sublime dans une seule et unique joie extatique les plaisirs et les désirs que l’on se donne réciproquement, tant par voracité des sens que par soif de création intellectuelle — moi je préférais le contact intime et étroit des peaux, qui m’émouvait de mille palpitations délicieuses. N’était-ce pas la plus grande leçon que m’avait enseignée Pénis d’orteil ? Et je regrettais tellement de n’avoir pas pu communiquer à Tamotsu cette grande leçon que j’avais apprise.11

Toute l’entreprise d’accoutumance à son pénis d’orteil, toute sa réflexion sur les rapports sexuels, moyennant son pénis d’orteil ou non, avec des hommes ou des femmes, semblent être mises de coté, alors que Kazumi se produit pour la dernière fois sur scène. L’héroïne semble distinguer son pénis d’orteil du reste de sa personne. Cependant, la distinction n’est pas pensée au sens de Chisato. Il s’agit bien plus de considérer que Kazumi prend du plaisir dans ce rapport sexuel qui emploie Pénis d’orteil – qu’elle ressent ce plaisir grâce à Pénis d’orteil, mais qu’elle pourrait ressentir un plaisir d’une nature plus intense si elle s’abandonnait au skinship. Ce que lui a appris Pénis d’orteil, c’est que l’organe sexuel n’est pas déterminant dans l’acte sexuel, puisqu’il n’est pas déterminant dans la naissance du sentiment amoureux. Or, il est impossible pour Kazumi de communiquer ce que lui a appris Pénis d’orteil. Elle aurait voulu pouvoir expliquer à Tamotsu que les relations sexuelles qu’elle entretenait avec Eiko, comme leur relation amoureuse, se concevaient au-delà de l’union pénis-vagin, alors même qu’elle était dotée d’un pénis, mais l’expression de ces sentiments ne pouvait pas se traduire dans le langage.

Pour autant, Kazumi utilise le langage pour exprimer ces sentiments, en cela qu’elle est un être de papier, personnage-narrateur, qui offre ses pensées au lecteur. Ici, la langue japonaise permet un jeu de registres qui ne trouve pas d’équivalent en français. Les pensées et les paroles de Kazumi sont rendues par des choix grammaticaux différents. En quelque sorte, Kazumi pense plus crûment qu’elle ne parle. C’est ce qui l’a empêchée de faire une déclaration digne de ce qu’elle ressentait à Eiko et ce qui l’a empêchée d’expliquer à Tamotsu que l’union pénis-vagin n’était pas le plus important dans la relation sexuelle.

Ambivalence du rapport au corps dans le rapport sexuel

Lors de la première rencontre entre Kazumi, Eiko et Tamotsu après qu’elles se sont enfuies, ce dernier demande à Kazumi quelle sensation procure le vagin d’Eiko. Kazumi pense alors qu’elle est lasse de l’« obsession du pénis12 » de Tamotsu. Le jeune homme est incapable de savourer les plaisirs que procure le skinship, ce qui le pousse à échafauder des représentations :

Pourtant, pourtant... le plaisir qui naît d’une représentation que l’on échafaude dans sa tête, c’est un plaisir authentique, tu sais ! Mon pénis est inabouti, il ne peut donc pas goûter les plaisirs que procure le modèle parfait, d’accord. Mais le plaisir fantasmé du pénis, ça on peut l’éprouver. Et moi, il me faut bien m’en contenter13.

Le pénis d’orteil exerce donc également une fascination sur Tamotsu, qui rêve de pouvoir placer la jambe de Kazumi entre les siennes pour simuler un pénis abouti afin d’entretenir une relation avec Eiko. Lui qui a masturbé le pénis d’orteil, il ne considère pas qu’il a eu une expérience homosexuelle. À la différence de Chisato qui considérait le pénis d’orteil détaché de la personne de Kazumi, Tamotsu considère que, s’il masturbe le pénis d’orteil, il entretient un rapport hétérosexuel avec Kazumi. Tamotsu refuse même catégoriquement un rapport sexuel entre Shin et la comédienne du Flower Show, Ayase Masami, une femme transsexuelle, sous prétexte qu’elle était autrefois homme.

Ce que Kazumi aurait voulu expliquer à Tamotsu, Eiko se charge de le lui rappeler, comme s’il avait toujours eu cette conception de l’amour en lui, lorsqu’elle lui fait remarquer, dans le dernier chapitre, qu’il a toujours apprécié qu’elle amuse son ventre, ses mamelons, ses oreilles et qu’elle se serre contre son dos. « La combinaison du pénis et du vagin ne donne pas nécessairement les plaisirs les plus aigus », lui explique-t-elle. La mutation sexuelle de Kazumi le lui a fait comprendre et l’a fait comprendre à Eiko, qui a pu activer cette conception de l’amour qui sommeillait en Tamotsu.

Cette troupe de comédiens aux particularités physiques liées au sexe est un prétexte dont se sert l’auteure pour déployer une vision de l’amour en termes de genre. L’amour que les personnages ont tendance à qualifier de normal leur est inaccessible. En conséquence, ils développent une vision alternative de l’amour, en même temps qu’une sexualité alternative. Kazumi, qui pénètre dans leur monde, alors qu’elle a vécu une sexualité dite normale, le comprend mieux que quiconque. La période d’apprentissage de Pénis d’orteil est aussi une prise de conscience progressive des membres du Flower Show, qui se rendent compte que leur sexualité ne dépend pas du sexe.

De surcroît, leurs particularités physiques liées au sexe elles-mêmes s’effacent au gré de leur prise de conscience. Nous le comprenons lorsque Kazumi réfléchit à ses rapports sexuels avec Eiko :

En sentant sur ma poitrine l’élasticité des seins d’Eiko, je me rappelai qu’elle était une fille et je me dis que moi-même, en ce moment, je me livrais à ces ébats homosexuels que le monde regardait comme une étrangeté.
Ceci dit, jusqu’où cela peut-il avoir un sens qu’Eiko soit de mon sexe ? Assurément, elle porte les mêmes chromosomes XX et le même sexe que le mien, et quant au physique, il n’est pas aussi dissemblable que celui de l’homme et de la femme. Ça, c’est pour les caractères communs. Mais face au fait que nous avons des corps bien distincts, des façons de sentir, de penser différentes, et que nous sommes deux êtres particuliers qui existent indépendamment, cette communauté d’attributs finit par paraître bien mince. Si, à titre d’expérience, je pose la main sur le sein d’Eiko, la sensation d’élasticité est différente de celle livrée par mon sein, la forme également. Si bien qu’en définitive, je vois mal en quoi elle me ressemblerait plus qu’un Masao ou un Shunji14.

Finalement, quelle différence y a-t-il entre les dissemblances entre hommes et femmes et entre celles de deux individus du même sexe, si ce n’est leur organe génital ? Or, l’organe génital n’étant pas nécessairement ce qui procure la plus intense satisfaction sexuelle, l’union pénis-vagin est un « modèle sexuel qui régnait en despote absolu dans la tête d’un nombre incalculable de gens », c’est-à-dire, une construction sociale du rapport sexuel, qui repose sur l’image de l’accouplement en vue de procréer. Au prisme de la conception de l’amour et du sexe par Kazumi, les particularités physiques liées au sexe des membres du Flower Show ne sont que des différences d’élasticité et de formes, qui ne les privent absolument pas de la connaissance de l’amour et du sexe, au-delà du modèle sexuel socialement admis. Or, le travail de comédien les confronte sans cesse au regard de ceux pour qui le modèle sexuel de l’union pénis-vagin est un dogme. Derrière l’expression « union pénis-vagin » se cache en sous-texte l’union homme-femme. Le public du Flower Show se compose de gens que la société jugerait respectables : des couples mariés, souvent âgés, supposément dans une bonne situation sociale, curieux de voir des monstres. Les spectacles du Flower Show sont une monstration de leurs particularités physiques liées au sexe. Le français nous permet ce jeu de mots étymologique : les comédiens montrent leur particularité, ils procèdent à une monstration, alors que le public les considère comme des monstres. Comme le laissent entendre plusieurs personnages, le fait de montrer leur particularité conjure le sentiment personnel des comédiens d’être monstrueux, comme s’ils transféraient leur sentiment d’être monstrueux dans les yeux du public, à travers la monstration. Leur particularité sexuelle, entraînant une sexualité particulière, est l’occasion de brouiller les limites biologiques entre femme et homme. Au sein de cette troupe de comédiens, le Flower Show, tout se passe comme si les artistes ne se voyaient pas comme des femmes ou des hommes, mais comme des êtres particuliers, dépouillés de leur détermination biologique. En revanche, le public ne les voit qu’à travers leur particularité sexuelle — ce qui renvoie à la métonymie du titre du roman. C’est au sein de cette troupe de comédiens que la jeune Kazumi s’épanouira sexuellement et amoureusement, aboutissant à une conception de la sexualité en termes de genre, dont le développement par l’auteure sous-tend tout le déroulé du récit. Une relation sexuelle entre deux personnes de même sexe est homosexuelle de fait, parce que ces individus ont les mêmes chromosomes sexuels, et déviante de fait, parce que le modèle du rapport sexuel est induit par la procréation. Dépouillée de cette image du rapport sexuel devant s’achever par la combinaison du pénis et du vagin, une relation sexuelle entre deux personnes du même sexe n’est plus déviante, mais demeure homosexuelle. Néanmoins, en cela que, pour aboutir au dépouillement de cette image du rapport sexuel, il faille renoncer à considérer systématiquement l’emploi du sexe dans la relation sexuelle, peu importe que les deux personnes soient du même sexe ou non, elles procèdent d’une relation sexuelle qui n’a pas lieu d’être qualifiée d’hétérosexuelle ou d’homosexuelle. Le sacrifice du pénis d’orteil, à la fin du roman, met en lumière cette conception de la sexualité. Comme si elle affirmait la contingence de l’union pénis-vagin, Kazumi offre le spectacle du sacrifice de Pénis d’orteil15.

Au début du roman, Kazumi envisage l’apparition de Pénis d’orteil comme une malédiction liée à la mort de Saizawa Yôko, ce à quoi M répond qu’il s’agit peut-être plutôt d’un objet qui sera la source d’un enseignement. Finalement, Kazumi épouse la thèse de M et considère que, même si son pénis d’orteil a un rapport avec Yôko, il n’aura pas été une malédiction, mais « un cadeau destiné à [lui] enseigner bien des choses16 ». L’hypothèse de M était que Pénis d’orteil était la manifestation du désir sexuel éprouvé par Yôko pour Kazumi, qui subsistait après sa mort. En ce sens, Yôko aura enseigné à Kazumi que l’amour n’est pas déterminé par le sexe.

1 Il s’agit bien d’une agence de prestation amoureuse, dans laquelle des femmes dispensent de l’amour contre rémunération. Les activités de l’agence

2 À la page 446 de l’édition française, la traduction du terme japonais 駆け落ち (kakeochi), par « fuite d’amoureux » est fidèle à l’intensité du terme

3 La traduction française rend habilement par « drame personnel », page 195, l’expression japonaise 私の蒙った災難 (Watashi no kômutta sainan), page 207, qui

4 Le traducteur choisit de traduire littéralement 準強姦 (Junkôkan), page 209, ce qui aboutit au syntagme « quasi-viol », page 198. Comme l’explique M à

5 Il n’y a pas à proprement parler de questionnement sur la hiérarchie sexuelle dans le roman de Matsuura, mais la conception de la relation sexuelle

6 仲よくなろうよ(Nakayokun.arôyo), page 114, littéralement « On va être en bons termes » ou « On va être amis. » La traduction française « fraterniser »

7 Édition française, page 410.

8 男は正夫のように他人のペニスを嫌がる者の方が多いのではないだろうか。(Otoko wa Masao no yôni tanin no penisu o iyagarumono no hôga ôi nodehanaidarôka.) La traduction française choisit

9 Édition française, page 617.

10 Édition française, page 484.

11 Édition française, page 627.

12 Édition française, page 498.

13 Édition française, page 426.

14 Édition française, page 452.

15 Sacrifice ou mutilation, mais pas castration, Kazumi conserve son pénis d’orteil, qui aura cicatrisé, à la fin du roman.

16 Édition française, page 652.

松浦理英子、親指Pの修業時代、河出書房新社、1995年初版、2006年新装版、河出文庫 (MATSUURA, Rieko. 2006 [1995]. Oyayubi Pi no Shugyô Jidai. Kawade Bunko.)

MATSUURA, Rieko. 2002 [2000]. Pénis d’orteil (trad. Jean Campignon). Arles : Éditions Philippe Picquier.

1 Il s’agit bien d’une agence de prestation amoureuse, dans laquelle des femmes dispensent de l’amour contre rémunération. Les activités de l’agence sont ambiguës, le personnage explique qu’elles consistent à « favoriser les germes d’une relation présentant toutes les apparences de l’amour entre la fille et le client une fois qu’elle lui aura été présentée. » Peu importe l’apparence ou la personnalité du client, la fille devra réaliser une « prestation amoureuse », « s’investir avec crédibilité dans une situation d’amour virtuel ».

2 À la page 446 de l’édition française, la traduction du terme japonais 駆け落ち (kakeochi), par « fuite d’amoureux » est fidèle à l’intensité du terme japonais, à propos duquel le traducteur rédige une note pour en rappeler l’étymologie. Kakeochi, c’est dans la tradition populaire la fuite d’amoureux qui ne peuvent pas vivre leur relation librement, bien souvent une relation adultère. Le terme est proche de l’« elopement » anglais.

3 La traduction française rend habilement par « drame personnel », page 195, l’expression japonaise 私の蒙った災難 (Watashi no kômutta sainan), page 207, qui pourrait presque signifier « la calamité que j’endure ». L’héroïne vit sa mutation sexuelle comme une situation proprement catastrophique.

4 Le traducteur choisit de traduire littéralement 準強姦 (Junkôkan), page 209, ce qui aboutit au syntagme « quasi-viol », page 198. Comme l’explique M à Kazumi, « la loi prévoit que se rend coupable de délit de quasi-viol quiconque profite de l’incapacité d’une personne à opposer de la résistance pour perpétrer sur elle une fornication. » M précise qu’il n’y a pas de jurisprudence au Japon sur ce sujet, mais que le quasi-viol est un chef d’accusation aux États-Unis. Nous pensons donc que « quasi-viol » correspond à l’« incapacitated rape » du langage juridique anglo-saxon.

5 Il n’y a pas à proprement parler de questionnement sur la hiérarchie sexuelle dans le roman de Matsuura, mais la conception de la relation sexuelle privilégiant le sentiment et la spiritualité à la norme hétérosexuelle et au physique permettent de lire l’éducation sentimentale et sexuelle du personnage à l’aune du concept de genre.

6 仲よくなろうよ(Nakayokun.arôyo), page 114, littéralement « On va être en bons termes » ou « On va être amis. » La traduction française « fraterniser » restitue le caractère mutuel de la relation que propose d’entretenir Shunji, ainsi que sa conception amicale du sexe. Néanmoins, ce choix de traduction est genré, alors que le syntagme japonais est neutre du point de vue du genre. « Sympathiser » ou « se lier » auraient été des choix de traduction davantage fidèles à la neutralité de l’expression japonaise.

7 Édition française, page 410.

8 男は正夫のように他人のペニスを嫌がる者の方が多いのではないだろうか。(Otoko wa Masao no yôni tanin no penisu o iyagarumono no hôga ôi nodehanaidarôka.) La traduction française choisit de rendre le verbe 嫌がる (iyagaru) qui signifie « ne pas aimer » par « tabou », conférant une dimension psychanalytique à la phrase. Que les hommes n’aiment pas le pénis des autres hommes, pour Kazumi, signifie que les hommes sont en majorité incapables de fraterniser comme Shunji, alors « qu’être homosexuel n’implique pas forcément des relations anales », page 410.

9 Édition française, page 617.

10 Édition française, page 484.

11 Édition française, page 627.

12 Édition française, page 498.

13 Édition française, page 426.

14 Édition française, page 452.

15 Sacrifice ou mutilation, mais pas castration, Kazumi conserve son pénis d’orteil, qui aura cicatrisé, à la fin du roman.

16 Édition française, page 652.

Alexandre Taalba

Département de philosophie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Master 2 spécialité Philosophie contemporaine
Étudiant en philosophie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, aspirant chercheur, intéressé par la pensée japonaise moderne, saisie dans son rapport au milieu nippon et au syncrétisme religieux japonais. Auteur d’un mémoire de master sur la question de la violence dans le cinéma de la Nouvelle Vague japonaise, ses intérêts de recherche s’articulent autour de la philosophie du néant à l’époque de la peur atomique et ses manifestations dans la littérature et les arts japonais d’après-guerre. À ce titre, sexualité, politique et religion, thèmes récurrents des films d’Ôshima ou de Wakamatsu, se constituent en objets de ses recherches.

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